Il était assis au troisième rang de droite de la salle d’audience. Les mains serrées en poing, le regard vers le sol, Boualem Naman, connu sous le pseudonyme Doualemn sur TikTok, ne relève les yeux qu’à de courts instants, alors que les caméras de la presse nationale le prenait en photo. Lorsque la Présidente arrive, les discussions se turent, les regards se tournèrent : il était difficile de taire la portée politique de ce procès, initialement imprévu car Mr. Naman avait été expulsé en Algérie, avant d’être renvoyé par son pays en France, provoquant une des crises diplomatiques les plus importantes entre les deux pays depuis 1968. Et la première phrase, donnée à l’accusé, fut qu’il « parle au nom de l’Algérie » dans les faits qui lui sont reprochés, dans un Français hésitant.
Une défense sur les failles juridiques
La meilleure défense, c’est l’attaque. C’est ainsi que l’on peut le plus fidèlement décrire la portée du récit qu’a fait Jean-Baptiste Mousset à la Cour. Le problème central de cette affaire a été la traduction des vidéos de Doualemn, premièrement interprétées comme un appel au meurtre, puis comme une « correction sévère ». En exhibant la qualification des propos de son client par le maire de Montpellier, Michaël Delafosse, Me Mousset affirme que la première traduction a été « faite par l’IA » - tout en appuyant « Restez assis » à la Présidente - et que la plainte du maire était un « signalement de publicité » qui a médiatisé l’affaire sur une base faussée selon lui. Il a également tenu à rappeler que la vidéo originale était introuvable, et que la deuxième vidéo recensée, celle où les propos de Doualemn ont créé la polémique, avait été publiée non pas par son client, mais par un compte sur X (anciennement Twitter) du nom de France News 24 (à ne pas confondre avec France 24), qualifié d’ « espèce de succursale de je-ne-sais-quoi », d’ « aspirateur à bêtises », ou encore hébergeant « des relents les plus fascistes qu’on trouve sur Internet ». La vidéo serait un « montage hasardeux » qui « prive du contexte global » l’affaire et qui empêcherait donc de recadrer les propos de Doualemn. Plus inquiétant, toujours selon son avocat, alors que l’usage de la force lors de sa première interpellation n’était pas justifié car « il [Doualemn] allait chercher du pain, ne rentrant donc pas dans l’application légale de l’usage de la force qui nécessite une fuite (article 78 du Code Pénal), l’avocate initiale qu’a demandé Mr. Naman n’a « jamais été avisée » de cette demande, violant donc selon la Défense un droit fondamental. Enfin, la saisie de son téléphone était selon eux injustifiable, car un « consentement express » doit être écrit par l’intéressé, ce qui n’a pas été le cas de Mr. Naman. Ce à quoi la partie civile a précisé que cette injonction écrite n’était nécessaire que si la personne savait lire et écrire le français, ce que le prévenu a réfuté lors de son procès verbal.
L’accusé nuance des propos « extrêmes »
Lorsque Mr. Naman a pris la parole, il a commencé par confirmer que ces propos étaient les siens mais que le mot employé dans sa vidéo ne signifiait pas « sévère correction » mais « gifle » ou « fessée ». « Quand je ne faisais pas quelque chose de bien, ma mère me le disait - ça veut dire “mettre des fessées, des claques“ » a-t-il assuré à la barre. Lorsqu’on lui demande si son compte TikTok était « fait pour la famille », il affirme qu’il n’était destiné qu’à des gens proches, malgré les 138 000 abonnés recensés par la Présidente. A contrario des dires de son avocat, il affirme avoir posté la vidéo sur son compte TikTok, en se réfrénant de tout propos haineux. « Eux, il n’appellent qu’à la haine. Moi, je n’appelle qu’à la paix » affirmait Mr. Naman, faisant référence à la montée croissante des intégristes islamistes en Algérie depuis les Années Noires. Puis, appelant à son statut de personnalité publique, il affirme avoir reçu des menaces, des « accusations de pédophilie ». A ce moment, Doualemn marque une pause, semble lâcher la riposte et trouve « dommage [d’être jugé] sur un mot qui [lui] a échappé ». « Je vous le dit sincèrement, je suis désolé » a-t-il fini par dire.
Lorsque la Présidente énonce le parcours et casier judiciaire de Boulaem Naman, on apprend qu’il était un ancien toxicomane, ce qui lui avait valu un refus de mariage avec une française et de nombreuses peines au casier, avant de devenant abstinent et de le rester jusqu’à aujourd’hui. Sa dernière infraction remonte à 2010 et était en lien avec une conduite sans permis. Il a reçu sa carte de séjour officiellement en 2014, lui permettant de travailler en tant qu’agent d’entretien depuis dix ans. Ce passé a été repris par la plaidoirie de la Défense, insistant sur le fait que « ses anciens patrons affirmaient qu’il était quelqu’un de bon, de bosseur » et que « sa vie ne se résume pas à une vidéo ».
Le caractère politique intraitable
Il est difficile d’exclure l’enjeu politique et géopolitique de ce procès, alors que l’Algérie a refusé après dix tentatives, selon la Procureure de Paris, d’accueillir Brahim Abdessemed, le présumé auteur de l’attentat de Mulhouse, un geste « innaceptable » selon François Bayrou et qui ne cesse de creuser la crise entre les deux Etats. Dès lors, l’argument de la Défense s’est tourné autour de la volonté de « n’appliquer la loi, et seulement la loi », faisant référence à la décision de Bruno Retaillau, ministre de l’Intérieur, d’expulser Doualemn malgré sa situation régulière. « Il y a ce qui s’appelle la séparation des pouvoirs », a pu dire Emilie Brun, l’avocate initiale de Mr. Naman, plaidant pour une relaxe de son client sur la base de toutes les défaillances judiciaires présumées, ainsi que de la personnalité de l’accusé, martelant aux juges qu’ils « [doivent] la prendre en compte ». Les dires de la Défense se portaient alors sur un évitement de l’instrumentalisation politique du procès, les médias ayant peint un portrait de Doualemn faussé, basé sur les propos du maire de Montpellier. Malgré cette volonté de dénoncer ce caractère inédit, il semble difficile de l’éviter, dans un moment où Abdelmadjid Tebboune, président de l’Algérie, a qualifié dans une interview le Rassemblement National de « restes de l’OAS [Organisation Armée Secrète - ndlr] » ne voulant que s’attaquer à l’immigration en prenant l’Algérie comme bouc émissaire, appuyant toujours plus les tensions diplomatiques entre deux nations encore fragilisées par la mémoire de 1968.
La procureure de ce procès a requis six mois de prison avec sursis pour l’influenceur algérien. Ses derniers mots, appelé une dernière fois à la barre, furent « Je suis désolé ».
Le verdict sera rendu le 6 Mars 2025, à 14H, heure française.