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Manifestations en France : quand le système ne se régule plus

En marge des manifestations étudiantes et syndicales des derniers jours, la France fait écho à sa gestion contestée du maintien de l’ordre.

Manifestations en France : quand le système ne se régule plus
Des manifestants observent un incendie lors de la manifestation, qui fait écho aux revendications des étudiants, à Paris, le samedi 17 octobre 2026. THIBAULT CAMUS/AP/SIPA

Les images sont saisissantes. Entre les commerces pillés, les incendies déclarés et les violences entre policiers et individus, la France semble revoir des heures sombres des Gilets Jaunes, en 2018. Cette mobilisation massive et historique avait regroupé de nombreuses personnes, tant en présentiel qu’à la télévision, constatant avec désarroi l’incompréhension des manifestants avec leur gouvernement et les CRS. Ce drôle d’écho, en 2026, remet au centre du jeu l’inévitable problématique française dans son maintien de l’ordre et la gestion des manifestations. Retour sur un système gangréné par lui-même.

Un système forgé sur le “résultat”

Il est facile de penser que cette gestion de l’ordre est commune à nos pays voisins, qu’il faut bien intervenir lorsque la violence s’installe. Pourtant, il n’en est rien : les pays scandinaves, l’Allemagne ou encore le Royaume-Uni, par exemple, adoptent le pari de la désescalade. Cette méthode de gestion repose sur un principe fondateur de la psychologie des foules : la violence émerge de la confrontation et de la perception de la violence.
Prenons l’exemple de la Suède. Lorsqu’une manifestation se met en place, ce sont des officiers de liaison qui arrivent en premier sur les lieux. En tenue civile et non armés, leur seule mission est d’assurer le dialogue entre manifestants et police. On les appelle donc logiquement “Dialogpolis”. Ils apportent quelque chose de crucial : la parole, et la non-agression. Les équipes d’intervention lourdes, équivalentes aux CRS en France, restent présentes en cas de débordements, mais hors de vue, souvent dans des fourgons. Cette décision paraît suicidaire tant les dynamiques peuvent changer rapidement, mais elle s’inscrit dans des études fournies et précises décrivant l’autorégulation des foules. Si le cortège se sent écouté et en sécurité, celui-ci aura tendance à appliquer ce que Clifford Stott a nommé le self-policing : les fauteurs de troubles sont isolés par la foule elle-même, favorisant une interpellation ciblée et protectrice des manifestants pacifiques.

A l’inverse, en France, le maintien de l’ordre se concentre sur un système régalien : les forces de l’ordre représentent directement l’Etat et sa légitimité. Une attaque envers un seul d’entre eux est une agression symbolique envers l’Etat. Les policiers, casqués et armés, favorisent l’escalade de l’emploi de la force, et non de sa visibilité. Dès lors, la foule, hétérogène et contenant des manifestants pacifiques, s’homogénéise lors de l’usage d’armes de dispersion, victimes de la même violence que les fauteurs de troubles. Les nasses - ces encerclements de groupes potentiellement dangereux - sont fréquentes, pourtant restreintes en 2021 par le Conseil d’Etat, estimant qu’elles entravaient la liberté de manifester et la liberté d’aller et de venir. La violence constatée est indifférenciée entre les individus la commettant et les autres, créant des scènes de charges et de dispersion générales et impressionnantes.

Un arsenal pas si intermédiaire

La France possède une variété de ce que l’on appelle les Armes de Forces Intermédiaire (AFI). Elles existent pour combler le vide entre les moyens sûrs comme les canons à eau et les armes létales. Cette catégorie comporte, entre autres, les lanceurs LBD 40, les grenades assourdissantes GM2L, et les lacrymogènes.

Les lanceurs LBD ont été pensé à l’origine pour immobiliser un individu sans avoir recours aux armes à feu, dans des situations de forcenés retranchés ou d’individus dangereux isolés. Bien que la vitesse initiale du projectile en caoutchouc soit de 300km/h, cet usage précis restait relativement toléré. Mais depuis 2018, cet outil a été déployé dans le maintien de l’ordre des foules. Seulement, une arme avec une vélocité telle, associée aux mouvements importants et le stress potentiel, rend les LBD 40 particulièrement mutilants. La France est l’un des derniers pays occidentaux à l’utiliser lors de rassemblements et est régulièrement épinglée par l’ONU pour sa fonction excessive.

Les grenades assourdissantes GM2L sont les directes remplaçantes GLI-F4, contenant de la TNT en faible quantité, jugées trop dangereuses après des cas de mains arrachées. Malgré l’absence de charge explosive, les GM2L possèdent toujours un potentiel expulsant sévère, avec un volume sonore atteignant 160 dB à moins de trois mètres. Et, comble de son usage, celle-ci a arraché la main de deux adolescents depuis les manifestations lycéennes. Un remplacement de forme plus que d’usage.

L’IGPN, l’angle mort des enquêtes

Les violences policières existent, et elles doivent être jugées. C’est la mission de l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN), qui se saisit des signalements formulés lorsqu’un usage excessif de la force est constaté. Le fait qu’elle existe est une bonne chose, mais elle se heurte à un problème majeur : ce sont des policiers qui enquêtent sur des policiers.

Les policiers affectés ne le sont pas indéfiniment. Ces derniers restent souvent à l’Inspection quelques années avant de reprendre du service. Cette dynamique restreint grandement les avis émis, ces derniers ne voulant pas apparaître, aux yeux de leurs collègues, comme des “chasseurs de flics” ou des traîtres, alors que le métier est grandement porté par une forte solidarité de corps.

Le choix de faire enquêter des policiers sur des policiers est justifié par la nécessité d’une expertise sur les situations, parfois complexes et sensibles. Mais l’effet inverse est observable : Cédric Moreau de Bellaing, sociologue, a démontré que les enquêteurs internes évaluent souvent l'acte en cherchant la grille réglementaire ou le manuel opérationnel capable de justifier juridiquement la réaction du collègue. Par empathie expérientielle, ces derniers arrivent plus facilement à relativiser l’impact des gestes, résultant pourtant dans les mêmes conséquences.

Mais le point le plus fatal reste le montage institutionnel. L’IGPN est sous la tutelle du Département Général de la Police Nationale (DGPN), lui-même rattaché au Ministère de l’Intérieur. L’Inspection ne produisant qu’un rapport consultatif avec des préconisations, le Département sanctionne très rarement de manière sévère ses officiers.

Les noeuds de la justice

Au bout de la chaîne, même lorsque l’affaire devient pénale, des obstacles majeurs se dressent et les conflits d’intérêts se multiplient. Les procureurs se basent quotidiennement sur des preuves fournies par la police lors de diverses affaires. Commencer à poursuivre agressivement des policiers, c’est potentiellement fragiliser le lien privilégié pour d’autres affaires.

Contrairement aux juges d’instruction, inamovibles, les magistrats du parquet sont sous l’autorité direct du Ministère de la Justice. Même si ce dernier ne peut intervenir dans des dossiers individuels, le lien structurel pousse indirectement à la retenue, la carrière, l'avancement et les nominations des parquetiers étant fortement liés au Ministère, souvent portant la même voir que l’Intérieur en accordant une confiance par défaut aux forces de l’ordre.

En France, la parole d’une victime n’a pas le même poids que celle qu’un policier. Si un individu porte plainte pour des violences lors de son interpellation, l’agent dépose presque systématiquement une plainte pour outrage à agent. Hors, même si l’article 430 du code de procédure pénale range les affirmations de l’agent comme de “simples renseignements”, les travaux de sociologues démontrent qu’en pratique, l’asymétrie de motivation poussent les juges à porter une force probante “de fait” à la parole policière : l’agent de police est un fonctionnaire assermenté, sans intérêt personnel présumé à mentir ou à risquer des poursuites pour faux en écriture publique, lourdement sanctionné. À l'inverse, le prévenu est vu comme une partie directement intéressée qui nie pour échapper à une sanction pénale.

L’insoluble vision des violences

La violence lors des manifestations en France est réelle, et souvent plus élevée que chez nos voisins. Si la condamner reste essentiel dans une démocratie, il n’est pas exclu de se questionner sur sa provenance. L’héritage historique du pays contribue à une vision de la rue comme un contre-pouvoir légitime, accentuant la frustration et l’incompréhension lors des gazages et charges. Mais surtout, la violence est instrumentalisée des deux côtés, partiellement volontairement, car elle est fortement corrélée à une prophétie autoréalisatrice vicieuse.

La France, système régalien, envoie des CRS sur place pour gérer une manifestation. A la vue d’une rangée d’Hommes armés, casqués, le cortège monte en tension. Un ou plusieurs fauteurs de troubles, bien souvent non rattachés à la cause, jettent un caillou, une bouteille, quelconque projectile. Les policiers, attaqués, chargent, parfois tirent. La violence se déchaîne. Les individus partisans de ce système y voient alors une justification, qu’il faut bien cette force dissuasive. Des violences qui auraient potentiellement pu être évitées si le système n'était si indifférent envers les rassemblements.